mercredi 11 avril 2012

Antilles (5). Le crash.

Je rentre en France. J'arrive chez moi, fatiguée, jet lag, déprimée. J'ai beaucoup pleuré dans l'avion qui m'emmène loin de mon rêve. Ma famille m'accueille. Joie de retrouver ma petite, en pleine forme. Elle est en CM2 et a la grâce et la joie de vivre de ses dix ans. Cadeaux, photos, souvenirs à la ronde...
Quelques jours tranquilles, week-end de Pâques, balade aux calanques, baignade dans l'eau froide...
Eau froide.
Très vite mon mari s'aperçoit que "quelque chose ne va pas". Brutalement, je déballe tout. J'ai rencontré quelqu'un. C'est fini. Notre couple est un fantôme. On ne se touche plus. Tu m'étouffes. Tu ne me vois plus. Tous mes reproches remontent en vrac à la surface, très vite. Avec la mauvaise foi d'une femme amoureuse, avec la hargne de silences longtemps contenus. A cause de toi, j'ai retenu ma carrière, j'ai loupé des opportunités. Tu es un pantouflard. Tu ne veux jamais bouger. Pourquoi n'est-on pas parti à l'étranger vivre quelques années ? Nous en avions l'opportunité. Et puis surtout, surtout, t'ai-je jamais aimé ?
Eau glacée.
Violence des échanges. Je l'humilie, je le bafoue. Il n'est pas en reste. On boit, on fume des pèts, on pleure, et... on baise. On baise comme jamais, comme si notre vie en dépendait. La tension est telle que les corps parlent un nouveau langage.  Nous n'avons jamais aussi bien fait l'amour, nous n'avons jamais été plus proches de nos vérités, nous n'avons jamais eu nos propres vies entre nos mains... Trop tard.

Pendant ce temps-là, j'ai Alex tous les jours au téléphone. En dépit du décalage horaire, on parle des heures et on fait l'amour. Je l'entends jouir à des milliers de kilomètres. J'ai des orgasmes explosifs dans la chambre d'amis que je squatte à minuit. Il veut venir en France. Il n'est jamais venu en Europe. C'est son rêve. Nous en avions parlé là-bas. Il veut voir Paris et la France.  Je fais des pieds et des mains pour lui avoir un visa - dure épreuve dans notre pays des Droits de l'Homme, faire la queue à l'aube à la préfecture, en compagnie de tous les étrangers qui attendent leur précieux sésame, se porter garant, jurer devant Dieu et la République qu'il rentrera à la date fixée, visa touristique- j'avance l'argent pour son billet d'avion, aller ET retour... Il promet de me rembourser.  J'ai 600 € de note téléphonique...

Je suis à fleur de peau, j'ai une fièvre permanente, je ne dors plus, je maigris à vue d'oeil. 
Un jour, aux Calanques, il fait un temps merveilleux, la Méditerranée est sublime, on se dit qu'on va aller voir un avocat pour le divorce. Au mois de mai,  le lendemain de son anniversaire que je ne lui ai pas souhaité, il m'a envoyé un mail déchirant, il m'aime, et parce qu'il m'aime, il me regarde partir et me souhaite bonne chance... Je pleure encore, je pleure tout le temps, mais je pars... Je pars vers cet ailleurs, vers cet autre, vers cet étrange étranger qui m'attirent comme la limaille un aimant.

Août 2003. Je suis à Roissy. J'attends Alex. Je le vois arriver, petit et comme  frêle au milieu du flot des passagers, avec sa grosse valise. Drôle d'instant.
Je m'en étais fait une joie indicible et très vite, tout semble aller de travers. Il est tendu, humeurs changeantes.
C'est LA canicule. Les vieux tombent comme des mouches. Le goudron fond. Paris est intenable, vidé de ses habitants partis chercher un semblant de fraîcheur à la mer ou à la campagne. Il ne reste que des touristes égarés et hagards. J'ai les clés d'un petit appartement que l'on m'a prêté. Avant de sortir, je prend des douches froides toute habillée et mes vêtements, aussi légers soient-ils, sèchent en une demie-heure et sont insupportables. On ne peut pas sortir en pleine journée, il fait trop chaud. Lui, l'oiseau des Tropiques,  ne comprend rien à cette chaleur infernale. Il n'y a pas la clim ? Il est en terrain inconnu, il ne parle pas français, il dépend de moi et son orgueil en prend un rude coup. Il a pris soin de prendre contact avec des potes dominicains émigrés ici, dont un qui a épousé une française et qui vit à Vincennes. Débarquent dans notre refuge des types bruyants et mal élevés, ils tapent le carton, réclament de la bière... Il me traite comme une épouse dominicaine, me baise souvent mais distraitement. J'ouvre les cuisses... Mais qu'est-ce que je fous là ? On va dans une boite antillaise avec ses potes et je passe une soirée épouvantable. Il drague d'autres nanas et quand je danse avec un mec, il me fait une scène. Mais c'est quoi, cette cour de récré ? Mais où est Alex ? Le séduisant, rieur, léger et sexy dominicain ? Ce type que j'ai repeint aux couleurs de l'intelligence et de la sensibilité. Qui est-il ? Un rustre et un macho, manipulateur et jaloux... ?
Un soir autour de la petite table ronde, enfin nous parlons. J'apprends qu'il s'est servi de moi pour venir en France dans l'espoir de revoir son amoureuse française qui l'a quitté il y a un an (dont il m'avait parlé, appelons la Isabelle), il l'aime toujours, il m'aime aussi, et il a d'ailleurs rendez-vous avec elle le lendemain. Je bois du rhum de saisissement, un verre, deux verres, trois verres,  je m'effondre. Il pleure aussi. Mélange de sincérité, de veulerie, de drame... Un mauvais feuilleton ... On finit au lit, c'est toujours ça de pris.
Le lendemain, son ancienne amoureuse le lourde manu militari, elle a accepté de le revoir, et c'est son propre frère qui le met dehors. Que lui a-t-il fait pour qu'elle le rejette à ce point ? La même chose qu'à moi sans doute.  Il revient, me raconte ses déboires, me dit qu'il m'aime... Je comprends aussi que pendant qu'il me jurait son amour au téléphone, il a eu quelques petites camarades de jeu, une mignonne dominicaine et quelques étrangères...  Le beurre, l'argent du beurre, le cul de la crémière...
Non. Tout mon être dit non. Je m'en vais. Ma survie est à ce prix. Démerde toi, va à Vincennes chez Pedro, chez qui tu veux, et SURTOUT rentre chez toi! Il fait tout, plaintes, serments, menaces pour me retenir... Je le revois pleurant sur le quai de la gare de Lyon tandis que la porte de mon TGV se referme...
Je suis anéantie... Une petite semaine aura suffit.

Je ne rentre pas chez moi. J'en suis incapable. J'ai téléphoné, survie. Je suis accueillie dans le Var dans une maison dans les vignes. J'arrive en miettes. Ces amis me recueillent. Je parle, je parle, je pleure, je ne sais plus, je ne sais pas, je suis perdue. Ils m'écoutent, m'accompagnent, ne me jugent pas, me laissent aller et revenir, me tiennent la main sous la lune, me caressent les cheveux, m'apaisent. Ketty est là. Je marche longtemps avec elle dans les vignes silencieuses et dans le petit bois de chênes lièges. Une nuit, je me baigne nue dans la piscine et dans l'eau, je fais brièvement l'amour avec un italien de passage. Ce sera lui notre amant commun, dont nous rirons ensemble...
J'ai beaucoup de chance. Après une dizaine de jours, je vais presque bien. Je remonte à Paris avec une amie dans sa vieille R5. On écoute les Doors et Janis Joplin à fond sur l'autoroute de nuit. L'impression d'être dans un road movie. Elle me laisse à l'aube Porte d'Italie.
Je veux revoir Alex et je veux surtout m'assurer qu'il va prendre son avion de retour. Je l'appelle. Rendez-vous sur une terrasse à la Bastille. On retombe dans les bras l'un de l'autre. On fait l'amour. Nos corps qui se parlent si bien se retrouvent. C'est délicieux. Il croit triompher. Tu ne peux pas te passer de moi hein ? Ben si mon pote. Je le met à son avion. Me reste à rentrer chez moi et à savoir vraiment ce que je veux faire. 3 heures de TGV ne seront pas de trop. Parce que je crois bien qu'au fond de moi, j'ai envie de repartir...

18 commentaires:

  1. Quelle histoire... Je me souviens ce cette canicule 2003 à Paris. J'habitais là bas à l'époque, dans un appart sous les toits ! Difficile d'imaginer que dans cette fournaise assommante pouvait se dérouler une telle histoire ! Vous n'avez pas fait les choses à moitié... Je suis impressionné de voir comment tu as rebondi...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il a fait vraiment très chaud. C'était comme dans "Tintin et l'étoile mystérieuse", quand la comète approche de la terre. C'était apocalyptique! Je me suis d'ailleurs demandé si ces conditions climatiques très particulières n'ont pas hâté le désastre annoncé... Je ne le saurai jamais, car de toute façon, ce serait mal passé! Je suis pas au bout de l'histoire... La suite arrive!

      Supprimer
  2. tiens, si, j'ai trouvé une référence littéraire...c'est en lisant cette partie qu'elle m'est venue comme une évidence.

    le récit est ici:

    http://www.lefigaro.fr/livres/2006/07/27/03005-20060727ARTFIG90193-andre_s_etourdit_a_lima_avec_marita.php

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci de me comparer au grand André Maurois, chère amie!!! Waouh! ^^

      Supprimer
  3. ce qui est épatant, c'est que votre couple a survécu à cette tourmente...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et c'est pas fini! Il a survécu à bien pire...

      Supprimer
  4. Finalement, comparée à la tienne, marieh2o, ma vie est un long fleuve tranquille ... Et en y regardant de plus près, je n'ai même pas l'impression que mon mari et moi ayons vraiment vécu une crise ...

    J'aimerais pouvoir revenir vers lui de temps en temps, mais il y a eu un point de non retour en ce qui concerne les relations sexuelles, du moins en ce qui me concerne. Peut - être que si je n'étais pas amoureuse de mon amant, ça serait possible de refaire l'amour avec lui. Mais là, non. Et je ne comprends pas comment tu as pu avoir des relations si torrides avec ton mari en ayant un autre homme en tête. C'est un grand mystère pour moi. Peut - être que comme je ne lui fais plus l'amour, je n'ai pas l'impression de le tromper ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ben là, tu vois, je sais pas... Il n'y a que toi qui puisse répondre!

      Supprimer
  5. Méchant jet lag pour le lecteur aussi entre l'épisode 4 et l'épisode 5 ! Le temps s'est brutalement accéléré. C'est difficile d'assimiler toutes ces phases que tu as traversées condensées dans cette seule note.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tout est allé très vite en effet. C'est ce que dénote ce billet que j'ai écrit hier d'une traite et que je relis ce matin. La confusion des sentiments est quelque chose de très difficile à écrire. C'est drôle. Je n'avais aucun projet d'écriture sur cet épisode de ma vie quand j'ai commencé à écrire mes souvenirs d'enfant aux Antilles la semaine dernière... C'est venu et maintenant, il faut que j'aille au bout!
      J'aime bien que tu me lises CUI!

      Supprimer
    2. C'est marrant, ça me parle, tout ça... ;o)
      (à mon tour de rattraper mon retard, le temps me manquait et je ne voulais surtout pas lire cette histoire à la va-vite !)
      Allez, je file lire la suite. Bises...

      Supprimer
  6. Récit toujours prenant et rythmé! Que de passion dans tes mots!

    RépondreSupprimer
  7. Je suis venu avec la même peur de lire que j'ai eu pour continuer certains romans, tout en sachant que ce n'est pas un roman... Terrible ! Et ça ne s'arrange pas après en lisant. Je n'ose quémander la suite de ton histoire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu n'auras pas à la quémander! Ca vient! Merci de palpiter un peu pour moi! :). A bientôt.

      Supprimer
  8. Oui Jet Lag, changement de ton, de rythme, de style presque. On lit cahin, caha.. on est secoué. On sent que vous n'avez pas envie de jouer avec nous là... qu'il vous faut "revivre" mais en accéléré...
    (Janis.... mmmm )

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Même réponse qu'à CUI, plus haut. Faut que j'aille au bout du truc maintenant! J'ai pas le choix... Y penser me réveille le matin! Si Si... Et puis je m'aperçois que c'est bien de le raconter. Je n'en parle que rarement, et jamais dans des termes intimes...
      Merci de me lire! A bientôt.

      Supprimer
  9. boum... une vraie porte in the face le retour en France... terrible..
    nous on lit, on en souffre un peu mais toi tu as vécu tout cela. toi et les tiens.
    c'est terrible mais... c'est beau, quelque part aussi.

    RépondreSupprimer